Arrêt indéfini ou reprise ?

  12-02-2008

Arrêt indéfini ou reprise ?

Le secteur de la pêche, précisément pour ce qui est de la pêche côtière et l’artisanale, connaît encore beaucoup de problèmes, qui vont de l’infrastructure, notamment pour la pêche artisanale, aux conditions sociales et à la formation, au déséquilibre entre le nombre de bateaux de pêche et le stock de poissons, à l’application des textes des conventions internationales signées par le Maroc, aux périodes du repos biologique et de ses incidences sur le volet économique et/ou sur la préservation des espèces, etc. 

 

Mais, depuis près de deux mois, la tension s’est concentrée sur deux principaux points : l’augmentation du prix du gasoil et l’application de la TVA à la pêche côtière. Rencontres entre professionnels et, par la suite, avec les responsables ministériels, se sont succédées, pour enfin, aboutir à un décret ministériel qui annule la TVA prévu dans la loi des finances 2008 et une réduction du prix du carburant.
Cependant, si, du Nord au sud, une grande partie des professionnels ne semblent pas satisfaits des acquis et maintiennent leur arrêt ouvert. D’autres, parcontre, semblent avoir d’autres opinion et vision quant à ce sujet.
Nous avons posé quelques questions à Youssef Benjelloun, professionnel de la pêche, conseiller à la deuxième chambre et président de l’Association Union des Armateurs de pêche de Tanger.



Au moment où le secteur de la pêche semble connaître de grosses difficultés, votre association se démarque de la décision d’arrêter la pêche indéfiniment jusqu’à, entre autres, la baisse du prix du gasoil à 5 DHS pour ce secteur. Pouvez-vous nous expliquer votre position ?
Le monde de la pêche a beaucoup de problèmes, en dehors du tarif du gasoil, parce que le problème du prix du carburant est mondial et ne se limite pas au secteur de la pêche marocain.
Durant les trois dernières années les prix ont grimpé de manière vertigineuse et ont atteint le plafond de 200 à 250% d’augmentation.

Mais il y a autres problèmes avec le prix du mazout.
Oui, en effet. Dans la loi des finances de 2005, le secteur de la pêche côtière a été assujetti à la TVA à l’égal de la pêche côtière.

N’y a-t-il pas une différence entre les deux ?
Dans la réalité, il n’y a pas de différence, parce que même les bateaux de la pêche côtière vont jusqu’à 200 miles et même au-delà, dans les eaux internationales s’agissant, par exemple de pêche à l’espadon. Donc, les deux flottes pêchent dans les mêmes zones et aux mêmes altitudes et, par conséquent, elles sont soumises aux mêmes lois.
Je continue donc ; en 2006, il y a eu le décret ministériel qui a exonéré la pêche côtière de la TVA. De même pour 2007.
En 2008, l’administration fiscale a laissé faire, s’agissant en vérité d’une loi qui existait depuis 2005 et que donc n’est pas nouveauté ; sauf bien sûr qu’elle a été annulée les deux dernières années suite au décret ministériel.

Il n’y a donc pas de problèmes ?
Si ! Il y a problème, c’est certain, et même un grave problème Je suis l’un des professionnels du Maroc qui reconnaît que le secteur ne peut pas travailler avec un tarif de 7 DHS. Suite à ce problème les professionnels ont sollicité du ministère des pêches d’intervenir auprès de celui de l’énergie et des mines et celui des finances afin d’annuler la TVA et, aussi, afin de demander aux gros fournisseurs en gasoil pour qu’elles fassent un effort dans le sens d’une diminution des tarifs pour le secteur des pêches.

Et ça a été fait ?
Oui, mais il y a eu une lenteur dans l’application, mais je vous dis une chose : moi en tant que patron de station et donc de fournisseur, je n’ai pas appliqué la TVA, parce que j’étais sûr de la parole du ministre qui avait promis de faire le nécessaire à ce sujet.

Pourquoi ce mouvement alors ?
Il s’est passé qu’il y a eu, comme je l’ai dit, une lenteur dans l’approbation du décret ministériel ce qui a mis le secteur de la pêche côtière, qui s’attendait à une diminution, devant une augmentation de 7%, durant le mois de janvier ; chose qui a provoqué le mécontentement des professionnels du Nord du Maroc qui ont appelé à un arrêt de travail de 24 heures pour sensibiliser les responsables sur leur grave problème ; sachant que le ministre de la pêche avait annoncé que l’exonération de la TVA allait être appliquée le 1er février.
Donc, en réalité, on n’avait même pas à suivre cet arrêt ; mais, par esprit de solidarité, on a adhéré, comme association.

Que s’est-il passé ensuite ?
Après cet arrêt, certains représentants de la pêche, à leur tête M. Aberkane, le président de la chambre de la Méditerranée, ont annoncé qu’ils continuent cet arrêt jusqu’à nouvel ordre.
Pour être franc, je dois dire que c’est irresponsable. On ne peut pas, après avoir eu un acquis dire qu’on continue l’arrêt.
Il y a eu une réunion auxquelles je n’ai pas assisté parce que je savais déjà que l’annulation de la TVA allait avoir lieu et que les sociétés distributrices de carburant s’étaient mises d’accord pour préserver sur leur bénéfice afin de soulager le secteur. Au total on a eu un package de diminution de 700 DHS par tonne, entre l’annulation de la TVA et la réduction du prix du gasoil.

Tout entrait dans l’ordre donc ?
Oui, mais il y a eu accord sur la constitution d’une délégation de 15 représentants de la profession dont 7 parlementaires des deux chambres (j’ai été proposé même si je n’ai pas assisté à la première réunion), afin de continuer le dialogue avec le ministère des pêches pour chercher des solutions parallèles, soit au niveau du mazout, soit au niveau de la réduction des frais journaliers pour la taxation des bateaux, réduire certaines taxes appliquées au secteur de la pêche, bref, trouver un consensus de dialogue entre cette délégation des professionnels et le ministère de la pêche.
Donc pourquoi ce défit avec un arrêt ouvert jusqu’à avoir le tarif de 5 DHS, alors qu’il y a eu des acquis et que la délégation désignée continue dans ce sens ?
Nous ne vivons plus dans le monde des défis. Aujourd’hui nous vivons dans un monde de dialogue. Nous avons la parole des 3 ministères que le dialogue continue pour aboutir à d’autres solutions parallèles. Donc, on aurait du donner le feu vert aux bateaux pour reprendre le travail.

La revendication « 5 DHS », est donc irréaliste pour vous ?
Je sais, et les professionnels du secteur le savent aussi, que le prix du gasoil ne peut jamais descendre à 5 dirhams ; pourquoi alors tromper les pauvres gens, sachant que 80% des professionnels du secteur sont d’un niveau intellectuel très bas ; ils croient en des promesses qui ne vont jamais aboutir.
Nous avons un acquis. On réclame ce que nous ne pourrons jamais avoir. Pourquoi alors cet arrêt ouvert ? Qui est perdant ? Le perdant, c’est l’économie marocaine et le marin pêcheur.
J’aimerais que vous soulignez ceci dans notre entrevue : la richesse des gens du secteur, d’où l’ont-ils acquise ? On connaît la fortune de chacun d’eux. Et cette fortune est venue de leur travail quotidien dans la mer durant 10, 15 ou 20 ans.
Si nous sommes aujourd’hui devant une crise, nous devons chercher des solutions réelles, on doit s’adapter, moderniser notre secteur. Le monde a évolué. Si aujourd’hui, tu ne peux plus acheter une voiture, payer son assurance, sa vignette et autres frais, il faut peut-être penser à acheter une moto ou à changer de business, mais tu ne peux pas prendre tout le problème et le jeter sur l’état.
Passons à quelques chiffres maintenant : 110 millions de dirhams de vente pour le port de Nador pour toute l’année et 200 millions pour le port de Tanger. Donc officiellement, il y a eu entre 300 et 320 millions DHS. Je peux aussi vous dire que moi, Société Pesbak-Benjelloun, j’ai exporté 300 millions DHS (en devises). C'est-à-dire qu’une seule société a la capacité d’équilibrer, en chiffre d’affaires, les deux principaux ports du nord du Maroc.
J’ai donc mon mot à dire dans la profession. Et je vous dirais plus encore ! On ne peut pas accepter aujourd’hui qu’un monsieur qui détient 50% dans un bateau de pêche et qui prétend représenter toute la profession. Qu’a-t-il à perdre et qu’a-t-il à gagner ? Quel est son chiffre d’affaires au niveau de la profession ?
On n’a heureusement pas ce type de profil à Tanger, mais dans d’autres ports il y en a et beaucoup.

Cette position est donc celle de votre association ?
Oui et en tant qu’association, on doit remercier les ministres, de la pêche, des finances, de l’énergie et des mines, pour l’effort qu’ils ont fait afin de soulager les professionnels du secteur. On doit également remercier les sociétés distributrices du carburant pour la diminution de 300 DHS par tonne qu’ils ont accordée. On remercie également les professionnels dont le travail a abouti à la constitution d’une commission au niveau national pour chercher d’autres solutions en parallèle au problème actuel.
On doit par ailleurs établir un programme de travail avec un tableau bien échelonné et, surtout, laisser la politique de côté et s’occuper des intérêts de la profession.

Politique, vous dites ?
Chacun a voulu utiliser cette situation comme cheval à monter à la veille des élections de 2009. Tout le monde a voulu se comporter en leader et on a bloqué un secteur qui offre 400.000 emplois, en sachant que l’exigence d’avoir un prix du mazout, celui de 5 DHS, est irréalisable.

Un dernier mot ?
Oui, j’aimerais ajouter qu’une baisse, au niveau international, du prix du baril est très prévisible pour la deuxième quinzaine de février et il est fort possible qu’il y ait une autre diminution. J’espère que ce fait ne sera pas exploité et déclaré comme un autre acquis par les contestataires.
Propos recueillis pas M. Mrini

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